Une médaille, douze ans d'histoire et un témoin qui continue de circuler : interview avec Léonie Pointet et Kim Beytrison
Le rêve s'est réalisé à Birmingham


(Photo : Athletix.ch / Tobias Lackner)
Douze ans après le lancement d'un projet ambitieux autour du relais féminin suisse en vue des Championnats d'Europe de Zurich 2014, le 4 × 100 m féminin tient sa médaille internationale. Une médaille d'argent aux Championnats d'Europe qui récompense bien sûr les quatre sprinteuses alignées en finale, mais aussi tout le travail construit autour de ce relais au fil des années.
Pour AthleVaud, cette médaille a une saveur particulière. Léonie Pointet était sur la piste et le relais est aujourd'hui conduit par le Vaudois Kim Beytrison. Deux acteurs de cette réussite que nous avons voulu mettre à l'honneur.
Mais la présence vaudoise dans cette aventure ne date pas d'aujourd'hui. Ellen et Lea Sprunger, Marisa Lavanchy, Sara Atcho-Jaquier, Melissa Gutschmidt, Emma Van Camp ou encore Soraya Becerra ont fait ou font encore partie, à différentes périodes, de ce projet national. Des générations différentes, des parcours différents, mais une présence vaudoise qui accompagne depuis longtemps l'histoire de ce 4 × 100 m.
Et l'histoire continue de s'écrire. Quelques jours auparavant, les Suissesses U20 décrochaient elles aussi l'argent mondial à Eugene. Il n'y avait cette fois aucune Vaudoise dans le quatuor, mais une nouvelle génération se rapproche déjà de l'équipe élite. D'un relais à l'autre et d'une génération à la suivante, le témoin continue de circuler.
Interview de Kim Beytrison, coach national du relais 4 × 100 m féminin
Kim, quelques jours après cette médaille d'argent européenne avec le 4 × 100 m féminin, comment est-ce que tu vis cette expérience ?
Les émotions sont redescendues, et l'heure du bilan est arrivée. Je suis très heureux pour les filles et pour toutes les personnes qui ont pu partager la joie de cette médaille. Cela permet d'enlever une limite importante : nous l'avons fait une fois, nous pouvons le refaire. La peur de l'inconnu ou de l'impossible est désormais effacée.
À quel moment as-tu senti que cette médaille était vraiment possible ?
Dès la finale du 100 m des championnats suisses à Zurich, tout le monde a compris que quelque chose de spécial se déroulait. J'ai comparé le niveau de la finale en Suisse à celle d'autres nations d'Europe, et nous avions la meilleure densité. Cela m'a donné beaucoup de confiance et de détermination dans la fixation de l'objectif et le message à faire passer aux athlètes.
On parle beaucoup du moment de la course, sur la piste, mais quel travail se cache avant, pendant et après ces quelque 42 secondes de course ?
Avant, ce sont de nombreux exercices de timing pour démarrer au bon moment, de technique de passage pour que le témoin passe rapidement, d'entraînements à pleine vitesse, ou encore de compétitions de préparation. Il s'agit d'automatiser les gestes au maximum. Pendant, la pression se fait ressentir, des erreurs techniques peuvent apparaître. Il est important de pouvoir se montrer flexible. Et après, il s'agit surtout d'analyser et apprendre de la course, pour améliorer encore la suivante.
Tu es aujourd'hui le coach national de ce relais. Comment définirais-tu ton rôle auprès de ce groupe et qu'est-ce qui fait sa force actuellement ?
Mon rôle consiste en la mise en place d'un système répondant aux besoins du groupe à tout moment de la saison. Il vise à favoriser la communication, intégrer les entraîneurs personnels dans la boucle d'informations, assister le travail d'individus pour l'équipe, sélectionner les athlètes le moment venu et instaurer un climat de confiance.
Que penses-tu de la médaille d'argent de la Suisse sur le 4 × 100 m féminin lors des championnats U20 à Eugene ?
C'est la deuxième d'affilée remportée par ce relais U20. Cela montre une belle consistance au meilleur niveau, ainsi qu'une préparation optimale pour performer lorsque ça compte. Les athlètes qui constituent ce relais ont encore un long chemin vers l'élite, mais elles seront des additions de choix au contingent du relais actif le moment venu.
On l'a beaucoup dit ces derniers jours, cette médaille arrive au terme d'une longue histoire pour le relais suisse féminin. Le projet avait été structuré avec une attention particulière en vue des Championnats d'Europe de Zurich en 2014, il y a maintenant douze ans. Quel regard portes-tu sur le travail accompli avant que tu ne prennes la tête de ce relais ?
Des bases techniques solides ont été posées durant toutes ces années. Elles ont permis de créer un cadre favorisant la performance qui m'a permis de gagner du temps lorsque j'ai pris la tête en 2025. Grâce à cela, il a été possible de mettre l'accent sur d'autres aspects moins développés jusqu'alors : l'engagement, la communication et le travail commun. 2025 a été une première année test plutôt positive, malgré une disqualification à Tokyo. Mais de cet échec, de nombreux apprentissages ont été tirés, et des mesures ont été immédiatement implantées pour 2026.
De nombreuses sprinteuses vaudoises ou liées au canton ont participé à cette aventure au fil des années : Ellen et Lea Sprunger, Marisa Lavanchy, Sara Atcho-Jaquier, Léonie Pointet, Melissa Gutschmidt, Emma Van Camp, Soraya Becerra. Comment expliques-tu cette présence régulière de Vaudoises dans le projet national ?
Le canton de Vaud bénéficie de plusieurs facteurs propices à l'émergence de la performance : des clubs formateurs de très bonne facture, des entraîneurs de haut niveau, un système sport-études bien développé. À cela s'ajoute un bassin de population important (à l'échelle suisse évidemment) qui permet de recruter constamment de jeunes talents.
Il convient cependant de rappeler que le canton et les communes pourraient encore largement améliorer l'offre à disposition des athlètes : les infrastructures sportives sont inadaptées pour les conditions hivernales. Il est urgent de construire une salle chauffée pour la pratique du sprint dans la région lausannoise. Les options actuelles sont Aigle avec une piste de 50 m ou Macolin à plus de 2 h de trajet.
Dès décembre, la seule solution viable est de délocaliser les entraînements pendant des mois, en Afrique du Sud, Espagne, Turquie et j'en passe. Toutes les athlètes mentionnées au-dessus ont dû s'y résoudre.
Finalement, dans une histoire de relais, il y a aussi un passage de témoin entre les générations. Qu'est-ce que la génération actuelle a reçu des précédentes et qu'est-ce qu'elle est en train de construire à son tour ?
Le niveau du sprint féminin en Suisse est actuellement incroyable. Il amène une motivation supplémentaire à chaque athlète pour se surpasser et devenir encore meilleure.
L'héritage le plus important que la génération actuelle a reçu est la passion du relais. En Suisse, il y a chez les athlètes féminines une véritable culture du 4 × 100 m. Dès leur plus jeune âge, elles rêvent de revêtir le maillot national et représenter la Suisse au sein de ce projet. Actuellement, la nouvelle génération construit la culture de la victoire : battre des records, créer des opportunités de médailles, surpasser les limites.
Interview de Léonie Pointet, athlète membre du 4 × 100 m féminin
Léonie, tu es vice-championne d'Europe. Quel a été ton premier sentiment lorsque tu as compris que la médaille était à toi, à l'équipe ?
De la fierté. Je pense que cette dernière ligne droite était terriblement longue pour tout le monde, sauf pour Salomé, mais je vous assure que depuis derrière c'était intense. Passer par la peur lorsque je vois Salomé si loin et la fin de la zone se rapprocher, du soulagement lorsque je lui passe le témoin dans la zone, de la déception lorsque je vois sur l'écran qu'on est quatrième et de la joie immense quand je vois les derniers mètres incroyables pour aller chercher cette deuxième. Je pense que ce sentiment de fierté va envers toute l'équipe, les coéquipières, les remplaçantes, toutes les filles qui ont participé à ce projet depuis 12 ans et les coachs qui s'investissent énormément pour nous..
Raconte-nous ces quelques secondes : lorsqu'on attend le témoin, qu'est-ce qui te passe par la tête, à quoi penses-tu ?
Beaucoup de choses. Je dois beaucoup me canaliser pour penser seulement à la coéquipière qui arrive sur moi. On a un job, c'est partir au bon moment, donc toute l'attention est là-dessus. Mais c'est très compliqué de ne pas regarder où on se situe par rapport aux autres quand même.
Qu'est-ce qui a fait la force de votre relais dans cette finale ?
Nous avons construit quelque chose de précieux cette année dans notre équipe, avec beaucoup d'entraînements, mais je dirais également une vibe qu'il n'y avait pas les autres années. Cette vibe nous a portées toute la saison et nous a donné la confiance qu'il fallait pour arriver jusque-là. Le fait qu'on ait autant de filles rapides dans ce projet nous pousse également à être la plus rapide, la meilleure à l'entraînement pour prouver qu'on mérite de courir.
Nous avons fait plus d'entraînements que les dernières années. Ce qui a fait notre force aussi, c'est que toutes les charnières possibles étaient travaillées. Peu importe ce qu'il se passait, on connaissait les filles avec qui on courait et où elles allaient mettre la main ! Le feeling qu'il y a lors des passages s'acquiert aussi à l'entraînement. La preuve en finale, Salomé a pu ralentir car elle sentait que je ne venais pas, sans même entendre que je lui criais stop…
Une médaille en relais se vit forcément différemment d'une performance individuelle. Qu'est-ce que tu retiens de cette aventure avec les autres filles ?
Le relais me fait vivre des émotions très différentes qu'en individuel. Pouvoir fêter cette médaille à l'arrivée toutes ensemble était incroyable et je ne saurais pas comment le décrire, j'en ai les frissons rien que d'y repenser.
Kim Beytrison est à la tête du relais. Qu'est-ce qu'il apporte au groupe et dans votre manière de travailler ensemble ?
Nous avons construit une très bonne collaboration toutes ensemble et avec Kim. Personnellement, je me sens à l'aise d'exprimer mes doutes et mes pensées à Kim et je pense qu'on est beaucoup dans cette situation. La communication avec Kim fonctionne très bien. Je dirais que la disqualification de Tokyo nous a permis de mettre tout à plat et de dire ça j'aime, ça je n'aime pas et nous avons évolué tous ensemble !
Et puis il y a cette histoire qui vous précède. Depuis le projet autour de Zurich 2014, plusieurs générations de sprinteuses se sont succédé dans le relais suisse, avec une présence vaudoise particulièrement forte. Comment tu t'inscris dans cette histoire ?
C'est dommage, je n'ai pas beaucoup de souvenirs de Zurich, mais je pense que j'étais derrière la télé avec mes parents… Je n'ai pas loupé un Championnat depuis et je les ai toujours suivis. Si j'avais un jour imaginé faire partie de l'équipe, je n'y aurais pas cru. Muji, Lea, Ellen, Ajla, Sarah, et j'en passe étaient des idoles pour moi ! C'est incroyable de voir comme les anciennes sprinteuses qui ont participé à ce projet nous soutiennent et sont heureuses de cette médaille…
Après avoir reçu le témoin des générations précédentes, qu'aimerais-tu que votre génération transmette à la suivante ? Qu'as-tu envie de dire aux filles qui sont revenues des Championnats du monde U20 à Eugene avec une médaille d'argent sur le 4 × 100 m ?
Que je me réjouis de travailler avec elles ! Je pense qu'elles vont amener beaucoup de positif à l'équipe femme. Elles ont de l'expérience en grand championnat et c'est important. Elles font du bon job et je pense qu'Aurélie construit également de très bonnes bases techniques et un bon esprit d'équipe qui va continuer quand elles seront avec nous !